Anarchistes Ivry

Groupe libertaire d’Ivry-sur-Seine

De la récupération de l'anarchisme

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04 | 10

Récupération : reprendre des idées, un mouvement en les détournant de leur but premier.

Vous êtes anarchiste ; j'ai beaucoup de sympathie pour les anarchistes. D'ailleurs, j'ai un côté anarchiste : j'aime beaucoup Léo Ferré... La femme qui s'exprimait ainsi dirigeait une petite entreprise et, si j'ai bonne mémoire, son mari travaillait dans la hiérarchie de l'administration pénitentiaire ! Moi aussi j'ai été anar dans ma jeunesse ; mais, attention ! je reste un ver dans le fruit. : un cadre du PS, qui s'arrêtait devant un stand anarchiste... Bref, nous avons tous eu l'occasion, au hasard de nos rencontres, de mesurer mille fois le degré d'interprétation, de confusion et de récupération qu'il y a autour de l'anarchisme et des anarchistes. Cette catégorie d'individus illustre une des formes de récupération de l'anarchisme. Cette récupération n'est pas a priori d'ordre réellement politique, mais sert à justifier ou excuser une position sociale. L'anarchisme est ici perçu comme synonyme d'anticonformisme.

La véritable récupération politique de l'anarchisme peut s'illustrer, par exemple, par le lancement du libéral-libertaire de Cohn-Bendit. Si la définition est une nouveauté, le concept est plus ancien et vient de ces libertariens américains qui affichent le souhait d'une économie totalement libérée de l'emprise étatique. Bref, ce fameux libéral-libertaire fut repris par l'ensemble de la classe politique et des médias. Jamais on avait autant entendu ou lu le mot libertaire... mais accolé au mot libéral. Cohn-Bendit n'avait décidément pas volé de goûter une pâtisserie cénétiste lors d'un entartage !

La p'tite anarchie tranquille à la maison

Une autre des récupérations possibles de l'anarchisme vient de ceux qui pensent que l'on peut se bricoler chez soi sa petite anarchie. Il n'est évidemment pas question ici de condamner toutes les attitudes et styles de vie qui consistent individuellement et collectivement à vivre différemment ici et maintenant. La recherche d'alternatives et de mieux-vivre dans ce monde mortifère est tout simplement légitime et parfois vitale pour des individus. La rupture avec un quotidien opprimant peut être salutaire individuellement mais ne peut se définir comme anarchiste. Un copain ayant quitté Paris me disait : J'y crois plus à la révolution. J'ai ma maison, mon jardin. J'emmerde personne, personne ne m'emmerde. Je ne pollue pas. Je vis en harmonie avec mon environnement. Je suis plus anarchiste maintenant que quand je militais. Je lui réponds qu'il n'est plus anarchiste. Nous partageons certainement nombre de valeurs communes. Il a peut-être une éthique supérieure à celle de certains militants anarchistes, mais les mots ont un sens. Derrière les mots, il y a des définitions qui se traduisent par des actes, des désirs. Un anarchiste est un révolutionnaire qui vise à transformer radicalement les conditions d'existence de l'humanité... L'anarchisme n'est pas un style de vie marginal dans la société capitaliste. Un anarchiste qui renonce à la révolution n'est plus, par définition et logiquement, un anarchiste. Il ne s'agissait pas pour moi de prononcer une excommunication, une exclusion envers un ami, mais, simplement, par souci d'honnêteté également, de réagir à un propos qui relevait de la confusion (nous sommes déjà dans une époque bien confuse). Il s'agissait d'énoncer clairement que l'anarchisme est révolutionnaire. Enfin, je lui indiquai que certains anarchistes s'inscrivaient dans cette recherche d'alternatives, mais sans considérer qu'il puisse s'agir d'un aboutissement.

Le bel anarchisme de salon

Il existe aussi un anarchisme que je qualifierais d'intégré : un anarchisme exclusivement historique, romanesque. L'anarchisme n'est alors plus vivant, il n'est pas le fait des hommes et des femmes de notre temps, qui luttent et résistent aujourd'hui. Le problème n'est évidemment pas qu'il existe un intérêt historique ou romanesque pour l'anarchisme, mais que cet intérêt soit exclusif. Ainsi limité à cette dimension, l'anarchisme n'est plus qu'un produit de consommation et son consommateur un individu souvent passif face à la réalité.

Par contre, beaucoup d'anarchistes militants sont engagés dans les luttes sociales, sont actifs dans les quartiers et les communes, ont créé leurs groupes, associations, organisations, éditent des journaux, des brochures et des livres, ouvrent des lieux, des librairies, organisent des réunions publiques... Militant, un mot qui fâche, qui suscite moqueries et dénigrements. S'il est vrai que le fait de militer peut être critiqué comme activité pouvant produire un ensemble de comportements, l'objet souvent inavoué de cette critique est d'un tout autre ordre.

Il existe ainsi des situations qui donnent un éclairage brutal sur la nature d'une sympathie pour l'anarchisme tant que celui-ci reste très virtuel. Des copains m'avaient traîné dans un cocktail littéraire pour la sortie d'une revue. Ma nature curieuse me porte donc à discuter avec les invités. Ça alors ! À peine m'étais-je déclaré anarchiste que les camarades affluaient de partout ! Les uns pour me dire qu'en mai 68, ils y étaient, d'autres qu'ils avaient bien connu untel, et d'autres pour dire qu'ils en pinçaient plus pour les situs, que l'anarchie, c'est surtout un état d'esprit, que dans militant, il y a militaire...

Et moi, pas très à l'aise dans mes baskets dans ce milieu, je me laisse aller à décliner ma véritable identité. Là, je leur balance la totale : la lutte des classes, la révolution... Net rafraîchissement de l'atmosphère ! Ils étaient entièrement partants pour commenter la vie de Marius Alexandre Jacob (le célèbre anarchiste cambrioleur), ils étaient d'accord pour afficher une image de rebelle, mais l'idée que l'anarchisme puisse être contemporain, avec la même volonté révolutionnaire qu'hier... Ça non ! Et un non bien catégorique ! Au fur et à mesure que la discussion s'emballait, l'attachement profond de tout ce joli monde à l'ordre actuel devenait plus évident...

L'anarchisme aujourd'hui bénéficie d'une relative popularité, mais avec un paradoxe. D'essence et de nature ouvrière, il se diffuse aujourd'hui dans diverses catégories de la population, beaucoup moins qu'auparavant dans la classe ouvrière et beaucoup plus dans les classes moyennes, dans les professions intellectuelles. Cette situation pose des questions : les individus de classes sociales plus favorisées se reconnaissent-ils dans la nature révolutionnaire de l'anarchisme ? Tenteront-ils d'en atténuer la signification radicale pour n'en retenir que certains aspects pouvant s'exprimer dans un style de vie ou dans un réformisme teinté de radicalité ?

Pour l'anarchisme révolutionnaire et fédérateur

L'anarchisme peut-il fédérer les individus par-delà les différences de classes sociales ? Oui, si l'on s'en tient à la réalité des organisations anarchistes actuelles, composées en partie d'individus de classe moyenne. Les individus d'une classe bien intégrée socialement, économiquement et culturellement ne risquent-ils pas de produire un anarchisme lui-même intégré et récupéré ?

Malgré tout, n'oublions pas que Bakounine, Kropotkine, n'étaient pas issus du peuple, mais leurs parcours ont démontré quel camp ils avaient choisi.

Cette nouvelle donne ne doit pas nous inciter à un ouvriérisme verbeux et décalé d'avec la réalité, mais répondre à ces questions. Avec tout de même une certitude : si l'émancipation des travailleurs sera l'oeuvre des travailleurs eux-mêmes, la récupération de l'anarchisme ne saurait être l'oeuvre des anarchistes eux-mêmes !

Laurent, Le monde libertaire, 2001

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